Chapitre 1016 minIntermédiaire
Comptes à privilèges, PAM et bastion d'administration
Par Josselyn C., prof de BTS SIO. Mis à jour le .
À la fin de ce chapitre, tu sauras
- recenser les comptes à privilèges d'une organisation ;
- appliquer les règles de l'administration sécurisée ;
- expliquer le rôle d'un bastion et les règles de pare-feu associées ;
- protéger les secrets d'une application ;
- garantir l'intégrité et la confidentialité des journaux.
4 exercices corrigés1 schéma
Un compte à privilèges est un compte qui peut modifier la configuration d'un système, gérer les droits des autres ou accéder à toutes les données : administrateur du domaine, root, compte de service, administrateur d'un pare-feu ou d'une console cloud. Ces comptes sont la cible prioritaire des attaquants, car ils ouvrent tout le système d'information. On les protège par des comptes d'administration dédiés, un poste d'administration réservé, une authentification multifacteur, un bastion d'administration par lequel passent et sont enregistrées toutes les connexions, et la gestion des accès à privilèges (PAM).
Pourquoi les comptes à privilèges sont la cible
Le scénario d'une attaque par rançongiciel suit presque toujours le même chemin :
- un salarié ouvre une pièce jointe piégée : l'attaquant contrôle un poste ;
- il récupère sur ce poste les traces d'authentification d'un administrateur qui s'y est connecté un jour pour dépanner ;
- avec ce compte, il rebondit de machine en machine (mouvement latéral) jusqu'aux contrôleurs de domaine ;
- administrateur du domaine, il désactive les sauvegardes et déploie le chiffrement sur toutes les machines en même temps.
L'étape 2 est celle qu'une bonne gestion des comptes à privilèges casse : si l'administrateur n'utilise jamais son compte d'administration sur un poste ordinaire, il n'y a rien à récupérer.
Les comptes à privilèges d'une organisation
| Type | Exemples | Risque propre |
|---|---|---|
| Administrateurs du domaine et de l'annuaire | Membres des groupes « Admins du domaine », « Administrateurs de l'entreprise » | Contrôle total de toutes les machines du domaine |
| Administrateurs locaux | Le compte Administrateur de chaque poste, root sous Linux | Même mot de passe partout : un poste compromis les compromet tous |
| Comptes de service | Le compte qui fait tourner la sauvegarde, le serveur web, l'application | Mot de passe qui n'expire jamais, droits trop larges, personne ne le surveille |
| Comptes intégrés des équipements | admin des switchs, des bornes, des caméras, des imprimantes | Mot de passe par défaut jamais changé |
| Comptes des SGBD | root de MySQL, sa de SQL Server | Accès à toutes les données |
| Comptes d'administration cloud | Administrateur global de Microsoft 365, compte racine d'un hébergeur | Accessibles depuis Internet |
| Secrets techniques | Clés d'API, jetons d'intégration continue, clés SSH | Copiés dans du code, des scripts, des dépôts Git |
| Comptes d'urgence (break-glass) | Deux comptes réservés au cas où la MFA ou le fournisseur d'identité tombe | Puissants et rarement utilisés : leur usage doit déclencher une alerte |
Les mesures de base : séparer, réduire, protéger
L'ANSSI a publié des Recommandations relatives à l'administration sécurisée des systèmes d'information (version 3.0, 2021). Les mesures qui reviennent dans les sujets :
- un compte d'administration distinct du compte bureautique : Antoine Mercier lit ses courriels avec
amercieret administre aveca.mercier.adm, qui n'a ni messagerie ni accès à Internet ; - un poste d'administration dédié, sans navigation Internet ni messagerie, qui sert uniquement à administrer ; à défaut, une séparation forte (machine virtuelle d'administration sur un poste maîtrisé) ;
- des flux d'administration isolés : les interfaces d'administration (SSH, RDP, WinRM, consoles web) ne sont joignables que depuis le réseau d'administration ou le bastion ;
- l'authentification multifacteur sur tous les comptes à privilèges ;
- le moindre privilège : le nombre d'administrateurs du domaine se compte sur les doigts d'une main ; les autres tâches sont déléguées (réinitialiser un mot de passe dans une OU, gérer un serveur précis) ;
- la journalisation de toutes les actions d'administration, centralisée hors de portée des administrateurs eux-mêmes.
Le modèle en niveaux
Dans un domaine Active Directory, les ressources sont classées en niveaux selon leur criticité, et chaque compte d'administration n'administre qu'un niveau.
| Niveau | Contient | Exemple de compte |
|---|---|---|
| Niveau 0 | Ce qui contrôle l'identité : contrôleurs de domaine, annuaire, infrastructure de certificats, serveur de synchronisation d'identités | a.mercier.t0, membre des administrateurs du domaine |
| Niveau 1 | Les serveurs et les applications : fichiers, bases de données, messagerie, hyperviseurs | c.lambert.t1, administratrice des serveurs |
| Niveau 2 | Les postes de travail et les utilisateurs | m.diallo.t2, support des postes |
La règle : un compte d'un niveau ne se connecte jamais à une machine d'un niveau inférieur. Un administrateur du domaine qui ouvre une session sur un poste de travail pour dépanner y laisse des traces d'authentification ; si le poste est compromis, le domaine l'est aussi. L'ANSSI publie des recommandations dédiées à l'administration sécurisée des systèmes reposant sur Active Directory, construites sur ce cloisonnement.
Les mots de passe des administrateurs locaux : LAPS
Un parc installé à partir d'une même image a souvent le même mot de passe d'administrateur local sur tous les postes. Un attaquant qui récupère l'empreinte de ce mot de passe sur un poste l'utilise sur tous les autres (pass-the-hash, chapitre 7).
Windows LAPS (Local Administrator Password Solution), intégré à Windows depuis 2023, règle le problème : chaque poste génère un mot de passe d'administrateur local unique et aléatoire, le renouvelle régulièrement et le stocke dans l'annuaire (ou dans Entra ID), chiffré et lisible seulement par les comptes autorisés. Le technicien qui en a besoin le lit, l'accès est tracé, et le mot de passe peut être renouvelé après usage.
# Lire le mot de passe administrateur local du poste PC-0012 (droit délégué au support)
Get-LapsADPassword -Identity "PC-0012" -AsPlainText
# Forcer son renouvellement après l'intervention
Reset-LapsPassword # à exécuter sur le poste lui-même
Pour les comptes de service, les comptes de service gérés de groupe (gMSA) d'Active Directory ont un mot de passe long, géré et renouvelé automatiquement par l'annuaire : aucun humain ne le connaît, il ne peut pas être deviné ni écrit sur un post-it.
Le bastion d'administration
Un bastion est un serveur placé en coupure entre les administrateurs et les systèmes à administrer : toutes les connexions d'administration passent par lui, et seulement par lui.
Ce que le bastion apporte :
| Fonction | Bénéfice |
|---|---|
| Point d'entrée unique | Le pare-feu n'autorise SSH, RDP ou les consoles d'administration que depuis le bastion : un poste compromis ne peut pas les joindre |
| Authentification forte | MFA à l'entrée du bastion, pour tous les administrateurs et prestataires |
| Autorisation fine | Tel prestataire n'accède qu'à tel serveur, tel jour, à telle heure |
| Coffre-fort de secrets | L'administrateur ne connaît pas le mot de passe de la cible : le bastion l'injecte, puis peut le renouveler |
| Enregistrement des sessions | Les commandes tapées et les écrans RDP sont enregistrés : preuve en cas d'incident, et effet dissuasif |
| Traçabilité | Qui s'est connecté où, quand, combien de temps, pour quelle demande |
Les solutions vont des passerelles libres comme Apache Guacamole (accès SSH et RDP par le navigateur) aux solutions complètes de gestion des accès à privilèges (PAM, Privileged Access Management) du marché, dont certaines sont certifiées par l'ANSSI. Une solution PAM ajoute l'accès juste-à-temps : un droit d'administration est accordé pour une intervention et une durée, après approbation, puis retiré automatiquement.
Côté SISR : le plan d'action chez Sorbier Logistique
Antoine Mercier constate que les trois membres du service informatique sont tous administrateurs du domaine, qu'ils administrent depuis leur poste habituel, que le mot de passe d'administrateur local est le même sur les 30 postes, et que le prestataire du logiciel de paie se connecte en RDP directement depuis Internet. Son plan :
- créer pour chacun un compte d'administration nominatif, distinct de son compte de tous les jours, et ne laisser que lui-même dans les administrateurs du domaine ; déléguer le reste (réinitialisation des mots de passe, gestion des postes) ;
- activer la MFA sur tous ces comptes ;
- déployer Windows LAPS sur les postes et les serveurs ;
- remplacer les comptes de service à mot de passe fixe par des gMSA quand l'application le permet ;
- installer un bastion : le prestataire s'y connecte avec un compte nominatif et la MFA, n'accède qu'au serveur de paie, et ses sessions sont enregistrées ; fermer le RDP exposé sur Internet ;
- sous Linux, interdire la connexion SSH directe de
root(PermitRootLogin nodans/etc/ssh/sshd_config), imposer les clés SSH (PasswordAuthentication no) et passer parsudo, qui journalise chaque commande. L'authentification par clé SSH repose sur une paire de clés, comme une passkey : la clé publique est copiée dans~/.ssh/authorized_keyssur le serveur, la clé privée reste sur le poste d'administration, protégée par une phrase de passe. Génération :ssh-keygen -t ed25519. Le détail est dans le cours Administration Linux ; - centraliser les journaux d'administration sur un serveur que les administrateurs ne peuvent pas modifier, et alerter sur les ajouts au groupe des administrateurs du domaine.
Côté SLAM : les secrets et les fonctions d'administration
Pour un développeur, les privilèges prennent d'autres formes :
- les secrets dans le code : un mot de passe de base de données ou une clé d'API écrits dans le code source finissent dans le dépôt Git, et y restent dans l'historique même après suppression. Les secrets vont dans des variables d'environnement ou un coffre-fort de secrets, le fichier
.envest dans.gitignore, et un outil de détection de secrets analyse les commits. Un secret publié par erreur se renouvelle immédiatement : le supprimer du dépôt ne suffit pas ; - le compte de base de données de l'application n'a que les droits nécessaires, jamais
root(chapitre 9) ; les évolutions de structure passent par un autre compte, utilisé seulement lors des déploiements ; - les fonctions d'administration de l'application (gestion des comptes, des rôles, export de données) demandent une réauthentification récente, sont journalisées et, si possible, accessibles seulement depuis le réseau interne ;
- les jetons de l'intégration continue ont des droits limités au dépôt et à la tâche, et une date d'expiration.
Tracer les actions d'administration
La journalisation des accès est une exigence de sécurité, mais aussi une obligation : le RGPD (article 32) impose des mesures de sécurité adaptées, et la CNIL a précisé dans sa recommandation sur la journalisation (délibération n° 2021-122 du 14 octobre 2021) qu'une durée de conservation de six mois à un an est en général adaptée pour les journaux d'accès, sauf obligation ou risque particulier justifiant une autre durée. Les journaux eux-mêmes contiennent des données personnelles (identifiants, adresses IP) et doivent être protégés.
Le sujet SLAM de 2024 (U6) faisait travailler ces notions sur les journaux d'authentification d'applications : rappeler l'objectif réglementaire de la traçabilité des accès, distinguer archivage (conserver des données qui ne servent plus au quotidien, pour une durée imposée, à des fins de preuve) et sauvegarde (pouvoir restaurer après une perte), puis dire si la confidentialité et l'intégrité des journaux archivés étaient garanties par une procédure qui les compressait et les chiffrait, sans vérifier de somme de contrôle.
| Exigence sur les journaux | Mesure |
|---|---|
| Intégrité : prouver qu'ils n'ont pas été modifiés | Envoi en temps réel vers un serveur central, empreintes (sommes de contrôle) calculées et vérifiées, stockage non modifiable |
| Confidentialité : ils contiennent des données personnelles | Chiffrement au repos et en transit, accès réservé |
| Disponibilité : les retrouver quand on en a besoin | Sauvegarde, durée de conservation définie |
| Exploitabilité : savoir les lire | Horloges synchronisées (NTP), format commun, alertes |
Comment l'E7 l'interroge
- SISR : relever les erreurs d'une organisation de l'administration (compte partagé, administration depuis le poste bureautique, mot de passe local identique) ; proposer une architecture avec bastion et règles de pare-feu ; justifier LAPS ou les gMSA ; sécuriser l'accès d'un prestataire.
- SLAM : repérer un secret dans un extrait de code ou de configuration ; proposer des droits minimaux pour le compte applicatif ; compléter une méthode de journalisation (le sujet de 2025 demandait d'ajouter l'adresse IP aux traces).
- Tronc commun : expliquer l'intérêt de la traçabilité, distinguer archivage et sauvegarde, justifier la protection des journaux.
Pour aller plus loin. Le chapitre Administration sécurisée du cours Cybersécurité des infrastructures place le bastion dans l'architecture réseau, avec les flux d'administration à filtrer.
Exercices
Exercice 1 sur 4 Trouver les erreurs Réussi À revoir
Dans une PME, l'administrateur se connecte chaque matin à son poste avec le compte Administrateur du domaine, lit ses courriels et navigue sur Internet. Il dépanne les postes des utilisateurs avec ce même compte, en RDP. Les techniciens du prestataire utilisent le compte partagé presta pour se connecter au serveur de paie, exposé en RDP sur Internet. Relève quatre erreurs et propose une correction pour chacune.
Voir la réponseMasquer la réponse de l'exercice 1
- Compte d'administration utilisé pour la bureautique (messagerie, Internet) : une pièce jointe piégée s'exécute avec les droits d'administrateur du domaine. Correction : un compte bureautique ordinaire et un compte d'administration nominatif distinct, utilisé depuis un poste d'administration dédié.
- Compte intégré
Administrateurutilisé au quotidien : pas d'imputabilité, et c'est le premier compte que visent les attaquants. Correction : des comptes nominatifs, le compte intégré réservé aux urgences avec un mot de passe très long rangé dans un coffre. - Administrateur du domaine qui se connecte aux postes (niveau 0 sur le niveau 2) : il laisse des traces d'authentification réutilisables sur chaque poste dépanné. Correction : un compte de support de niveau 2 pour les postes, sans droits sur les serveurs ni sur le domaine.
- Compte partagé
prestaet RDP exposé sur Internet : aucune traçabilité, cible de force brute permanente. Correction : un bastion avec des comptes nominatifs pour chaque technicien du prestataire, MFA, accès limité au serveur de paie et aux horaires d'intervention, sessions enregistrées, RDP fermé côté Internet.
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Exercice 2 sur 4 Les règles du pare-feu Réussi À revoir
Le bastion a l'adresse 10.0.200.10. Les serveurs sont dans le réseau 10.0.10.0/24 (Windows et Linux), le réseau des postes est 10.0.20.0/24. Écris les règles qui ne permettent l'administration que par le bastion.
Voir la réponseMasquer la réponse de l'exercice 2
| Source | Destination | Port | Action |
|---|---|---|---|
10.0.200.10 (bastion) | 10.0.10.0/24 | TCP 22 (SSH) | Autoriser |
10.0.200.10 (bastion) | 10.0.10.0/24 | TCP 3389 (RDP) | Autoriser |
10.0.20.0/24 (postes) | 10.0.10.0/24 | TCP 22, 3389 | Refuser |
| Toute autre source | 10.0.10.0/24 | TCP 22, 3389 | Refuser |
Les flux applicatifs normaux des postes vers les serveurs (partages, web, impression) restent autorisés par d'autres règles. Si les serveurs Windows sont administrés à distance en PowerShell, on ajoute WinRM (TCP 5985 et 5986) depuis le bastion seulement.
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Exercice 3 sur 4 Les journaux archivés Réussi À revoir
Chaque mois, les journaux d'authentification sont compressés, chiffrés puis copiés sur un support d'archivage, sans calcul de somme de contrôle. Ils sont conservés six mois.
- La confidentialité est-elle garantie ? L'intégrité ?
- Que faut-il ajouter ?
Voir la réponseMasquer la réponse de l'exercice 3
- La confidentialité est assurée par le chiffrement : sans la clé, on ne lit pas les journaux. L'intégrité n'est pas garantie : sans empreinte calculée avant le transfert et vérifiée après, rien ne permet de détecter une altération (erreur de copie, support dégradé, modification volontaire). Selon le mode de chiffrement, une altération peut même passer inaperçue jusqu'au jour où l'on en a besoin.
- Calculer une empreinte (par exemple SHA-256) de chaque archive avant le transfert, la stocker séparément, et la vérifier après la copie puis périodiquement. Mieux encore, utiliser un chiffrement authentifié ou une signature, qui détecte toute modification, et conserver les archives sur un support non modifiable.
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Exercice 4 sur 4 Le mot de passe dans le dépôt Réussi À revoir
Un développeur s'aperçoit qu'il a poussé sur le dépôt Git de l'équipe un fichier config.php contenant le mot de passe du compte MySQL de production. Il supprime le fichier et pousse un nouveau commit. Est-ce suffisant ? Que faut-il faire ?
Voir la réponseMasquer la réponse de l'exercice 4
Non. Le mot de passe reste dans l'historique du dépôt : toute personne qui a cloné le dépôt, ou qui consulte l'ancien commit, le lit. Il faut d'abord changer le mot de passe du compte MySQL (le secret est considéré comme compromis), vérifier dans les journaux qu'il n'a pas été utilisé, puis déplacer la configuration dans des variables d'environnement ou un coffre-fort de secrets, ajouter le fichier à .gitignore et mettre en place une détection automatique des secrets à chaque commit. Réécrire l'historique peut compléter, mais ne remplace jamais le changement du mot de passe.
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