Chapitre 1215 minAvancé
Administration sécurisée : bastion, comptes à privilèges et MFA
Par Josselyn C., prof de BTS SIO. Mis à jour le .
À la fin de ce chapitre, tu sauras
- appliquer les principes de l'ANSSI aux comptes d'administration ;
- ranger les ressources dans le modèle en niveaux d'Active Directory ;
- choisir une méthode de MFA selon la menace ;
- expliquer le rôle d'un bastion et écrire ses règles de filtrage.
4 exercices corrigés1 schéma
L'administration sécurisée regroupe les mesures qui protègent les comptes et les accès des administrateurs : comptes d'administration dédiés et nominatifs, authentification multifacteur, poste et réseau d'administration séparés, bastion qui contrôle et enregistre chaque connexion aux serveurs. Ces comptes donnent le contrôle total du système d'information, c'est pourquoi les attaquants les cherchent en priorité. Ce chapitre suit les recommandations de l'ANSSI sur l'administration sécurisée, explique le modèle en niveaux d'Active Directory, compare les méthodes de MFA et montre comment fonctionne un bastion.
Pourquoi les comptes d'administration sont la cible
Dans presque toutes les attaques par rançongiciel, l'attaquant suit le même chemin : il entre sur un poste utilisateur (hameçonnage, faille), y récupère des identifiants, rebondit de machine en machine jusqu'à obtenir un compte d'administrateur du domaine, puis déploie le chiffrement partout en une nuit. Les erreurs qui lui facilitent le travail sont toujours les mêmes :
- un technicien utilise le même compte, administrateur du domaine, pour lire ses courriels, naviguer et administrer ;
- un administrateur ouvre une session sur un poste utilisateur pour le dépanner : ses identifiants restent en mémoire sur ce poste, où l'attaquant peut les récupérer ;
- un compte
adminpartagé par toute l'équipe, dont le mot de passe n'a pas changé depuis le départ d'un ancien collègue ; - les interfaces d'administration sont joignables depuis n'importe quel poste ;
- aucune trace de qui a fait quoi.
Les principes de l'ANSSI
Les Recommandations relatives à l'administration sécurisée des systèmes d'information de l'ANSSI reposent sur quelques idées simples :
| Principe | En pratique |
|---|---|
| Comptes dédiés | Chaque administrateur a un compte bureautique (lucas.martin) et un compte d'administration séparé (adm-lucas), qui ne sert jamais à lire ses courriels ni à naviguer |
| Comptes nominatifs | Pas de compte d'administration partagé : chaque action est attribuable à une personne |
| Moindre privilège | Le groupe Admins du domaine est presque vide ; on délègue des droits précis (réinitialiser les mots de passe d'une unité d'organisation, administrer un serveur) |
| Poste d'administration dédié | Un poste qui ne sert qu'à administrer, sans messagerie ni navigation sur Internet, durci et à jour |
| Réseau d'administration | Les interfaces d'administration ne sont joignables que depuis ce réseau (chapitre 3) |
| Authentification forte | MFA sur tous les accès d'administration |
| Flux maîtrisés | Protocoles chiffrés (SSH, HTTPS, RDP avec authentification au niveau du réseau), passage par un bastion |
| Traçabilité | Connexions journalisées, sessions enregistrées, journaux centralisés et revus |
Les comptes à privilèges dans Active Directory
Le modèle en niveaux. Le principe de séparation par niveaux (tiering), recommandé par l'ANSSI et Microsoft, classe les ressources selon le contrôle qu'elles donnent (le cours Sécurité de l'Active Directory le met en œuvre au chapitre Le modèle en tiers) :
| Niveau | Ressources | Comptes |
|---|---|---|
| Niveau 0 | Contrôleurs de domaine, AC interne, outils qui administrent l'annuaire | Administrateurs du domaine, très peu nombreux |
| Niveau 1 | Serveurs et applications de l'entreprise (fichiers, gestion, bases de données) | Administrateurs des serveurs |
| Niveau 2 | Postes de travail, imprimantes, téléphones | Techniciens du support |
La règle d'or : un compte d'un niveau ne se connecte jamais sur une machine d'un niveau moins sûr. Un administrateur du domaine (niveau 0) n'ouvre jamais de session sur un poste utilisateur (niveau 2) : si ce poste est compromis, ses identifiants ne s'y trouvent pas. Pour dépanner un poste, le technicien utilise un compte de niveau 2, qui n'a aucun droit sur les serveurs.
Les autres mesures.
- Placer les comptes très privilégiés dans le groupe Protected Users : leurs identifiants ne sont plus mis en cache, et l'authentification NTLM leur est refusée.
- Utiliser des comptes de service gérés (gMSA) pour les services Windows : leur mot de passe, long et aléatoire, est changé automatiquement par l'annuaire, et personne ne le connaît.
- Garder un compte de secours (« bris de glace ») pour le cas où l'annuaire ou la MFA serait indisponible : mot de passe très long, conservé dans un coffre (physique ou numérique), toute utilisation déclenche une alerte et un changement de mot de passe.
- Ranger les secrets d'administration (mots de passe des équipements, clés) dans un coffre-fort de mots de passe partagé par l'équipe, avec des droits par dossier et un historique des accès (KeePassXC pour une petite équipe, Vaultwarden, Passbolt).
- Auditer régulièrement la sécurité de l'annuaire, par exemple avec PingCastle, qui signale les comptes trop privilégiés, les délégations dangereuses et les mots de passe qui n'expirent jamais.
L'authentification multifacteur
L'authentification multifacteur (MFA) demande au moins deux facteurs de natures différentes :
- ce que je sais : un mot de passe, un code PIN ;
- ce que je possède : un téléphone, une clé de sécurité, une carte à puce ;
- ce que je suis : une empreinte digitale, un visage (en général pour déverrouiller l'objet possédé).
Deux mots de passe ne font pas une MFA : ce sont deux facteurs de même nature. Toutes les méthodes ne se valent pas :
| Méthode | Résistance | Remarque |
|---|---|---|
| Clé de sécurité FIDO2, clé d'accès (passkey) | Très forte, résiste à l'hameçonnage | La clé vérifie elle-même le nom du site : sur un faux site, elle ne répond pas |
| Carte à puce, certificat | Très forte | Demande une PKI |
| Application d'authentification avec saisie d'un nombre | Forte | L'utilisateur doit taper sur son téléphone le nombre affiché à l'écran : il ne peut pas valider une demande qu'il n'a pas faite |
| Code à usage unique (TOTP, application d'authentification) | Moyenne | Un faux site peut demander le code et le réutiliser dans la minute |
| Notification à approuver d'un simple « oui » | Moyenne à faible | Exposée à la « fatigue MFA » : l'attaquant envoie des dizaines de demandes jusqu'à ce que l'utilisateur, excédé, accepte |
| Code par SMS | Faible | Détournement de la ligne (échange de carte SIM), interception |
Pour les comptes d'administration et l'accès distant (chapitre 7), on vise les méthodes résistantes à l'hameçonnage. La MFA ne dispense pas d'un mot de passe robuste et unique, ni de surveiller les connexions.
Le bastion
Un bastion (ou passerelle d'administration, PAM pour Privileged Access Management) est le point de passage unique et contrôlé de toutes les connexions d'administration. L'administrateur ne se connecte plus directement aux serveurs : il se connecte au bastion, qui vérifie son identité et ses droits, puis ouvre la session vers la cible.
| Fonction | Ce que ça apporte |
|---|---|
| Authentification forte | MFA au seul point d'entrée, même pour des équipements qui ne la gèrent pas |
| Autorisation par cible | Chaque administrateur ne voit que les serveurs et les protocoles qui le concernent |
| Injection des secrets | Le bastion ouvre la session avec un mot de passe ou une clé qu'il garde dans son coffre : l'administrateur, ou le prestataire, ne le connaît jamais |
| Enregistrement des sessions | Les commandes SSH et les écrans RDP sont enregistrés et peuvent être revus après un incident |
| Journalisation centralisée | Qui s'est connecté à quoi, quand, d'où, et pour combien de temps |
| Accès limités dans le temps | Un prestataire reçoit un accès pour la durée de son intervention, puis il expire |
Exemples de solutions : The Bastion (logiciel libre d'OVHcloud, pour SSH), Teleport, Wallix Bastion (éditeur français, solution certifiée par l'ANSSI), CyberArk. Apache Guacamole offre une passerelle web vers RDP, SSH et VNC avec enregistrement des sessions, pratique en TP, sans toutes les fonctions d'un bastion complet.
Le bastion n'a de sens que si les serveurs refusent les connexions d'administration qui ne viennent pas de lui. Sur le pare-feu de Sorbier :
| Interface | Source | Destination | Port | Action |
|---|---|---|---|---|
| WireGuard (nomades) | Adresses des nomades autorisés (par exemple 10.8.0.20/32 pour le prestataire) | 192.168.10.210 | TCP 443 | Autoriser |
| ADMIN | 192.168.10.210 (bastion) | Serveurs, DMZ, équipements | TCP 22, 3389, 443 | Autoriser |
| Toutes | * | Serveurs, DMZ, équipements | TCP 22, 3389 | Bloquer et journaliser |
Le poste d'administration (192.168.10.209) et le bastion sont dans le même VLAN : leurs échanges ne traversent pas le pare-feu, c'est le pare-feu local du bastion qui n'accepte que ce poste et le réseau nomade.
Ces règles remplacent l'accès direct du réseau ADMIN aux serveurs (règle 7 de l'exercice du chapitre 3) : même le poste d'administration passe désormais par le bastion.
Pour SSH, un client peut traverser le bastion de façon transparente avec l'option ProxyJump. Dans le fichier ~/.ssh/config du poste d'administration :
Host bastion
HostName 192.168.10.210
User adm-lucas
Host srv-web
HostName 192.168.10.225
User adm-lucas
ProxyJump bastion
ssh srv-web passe alors par le bastion sans commande supplémentaire. Un bastion complet va plus loin : l'administrateur ne détient même pas de clé pour les serveurs, c'est le bastion qui s'y connecte.
Les accès des prestataires
Les prestataires d'infogérance ou de maintenance sont une porte d'entrée fréquente : leurs accès sont souvent permanents, partagés entre plusieurs techniciens, et peu surveillés. Les bonnes pratiques :
- un compte nominatif par technicien du prestataire, avec MFA ;
- un accès par le VPN puis le bastion, limité aux équipements du contrat, ouvert pour la durée de l'intervention ;
- les sessions enregistrées, les journaux conservés ;
- des clauses dans le contrat : obligations de sécurité, notification des incidents, droit d'audit, suppression des accès en fin de contrat.
Les outils de prise en main à distance du support, et leurs règles de sécurité, sont détaillés dans le cours ITIL et support.
Pour aller plus loin. Le modèle en niveaux d'Active Directory, LAPS et la traçabilité des actions d'administration sont développés dans le chapitre Comptes à privilèges, PAM et bastion, et Kerberos dans le chapitre Annuaire LDAP, Active Directory et Kerberos du cours Authentification.
Exercices
Exercice 1 sur 4 Auditer les pratiques d'administration Réussi À revoir
Dans une PME, tu constates : les trois techniciens utilisent le compte Administrateur du domaine ; l'un d'eux s'en sert sur son poste pour lire ses courriels ; les switchs s'administrent en Telnet depuis n'importe quel poste ; le prestataire de l'ERP a un accès RDP permanent ouvert depuis Internet vers le serveur de gestion. Pour chaque constat, donne le risque et la mesure corrective.
Voir la réponseMasquer la réponse de l'exercice 1
| Constat | Risque | Mesure |
|---|---|---|
Compte Administrateur partagé | Aucune traçabilité (critère de preuve) ; le mot de passe circule et ne change jamais | Un compte d'administration nominatif par technicien, droits délégués au plus juste ; Administrateur réservé au secours, mot de passe dans un coffre |
| Courriels lus avec le compte administrateur du domaine | Une pièce jointe piégée s'exécute avec les droits d'administrateur du domaine : compromission de tout le système d'information | Comptes séparés : bureautique pour les courriels, compte d'administration utilisé seulement depuis le poste d'administration |
| Telnet depuis n'importe quel poste | Identifiants en clair sur le réseau ; un poste compromis peut administrer les switchs | SSH uniquement, interfaces de gestion dans le VLAN d'administration, accès filtré |
| RDP permanent depuis Internet pour le prestataire | Port exposé aux essais de mots de passe et aux failles de RDP, accès non tracé | Accès par VPN puis bastion, compte nominatif avec MFA, ouvert pendant l'intervention, session enregistrée ; fermer le port RDP sur le WAN |
Tu avais trouvé ?
Exercice 2 sur 4 Le modèle en niveaux Réussi À revoir
Range ces éléments dans les niveaux 0, 1 ou 2 : le contrôleur de domaine ; le poste de la comptable ; le serveur de fichiers ; l'AC interne ; le compte du technicien de support ; le serveur de l'application de gestion ; le compte membre d'Admins du domaine. Puis dis pourquoi un membre d'Admins du domaine ne doit pas ouvrir de session sur le poste de la comptable pour la dépanner.
Voir la réponseMasquer la réponse de l'exercice 2
- Niveau 0 : le contrôleur de domaine, l'AC interne, le compte membre d'Admins du domaine.
- Niveau 1 : le serveur de fichiers, le serveur de l'application de gestion.
- Niveau 2 : le poste de la comptable, le compte du technicien de support.
En ouvrant une session sur le poste (niveau 2), l'administrateur du domaine y laisse ses identifiants en mémoire. Si ce poste est compromis, l'attaquant peut les récupérer et devenir administrateur de tout le domaine. Le dépannage doit se faire avec un compte de niveau 2, qui n'a aucun droit sur les serveurs ni sur l'annuaire.
Tu avais trouvé ?
Exercice 3 sur 4 Choisir une méthode de MFA Réussi À revoir
Les comptes de messagerie de deux commerciaux de Sorbier ont été piratés le mois dernier, malgré une MFA par code à usage unique (TOTP) : ils avaient saisi leur mot de passe et le code sur une fausse page de connexion. Explique comment c'est possible, et quelle méthode recommandes-tu pour les comptes les plus exposés.
Voir la réponseMasquer la réponse de l'exercice 3
La fausse page relaie en temps réel le mot de passe et le code TOTP au vrai site : le code est valable environ 30 secondes, l'attaquant l'utilise aussitôt et obtient une session ouverte. Le TOTP protège contre un mot de passe volé seul, pas contre un hameçonnage en temps réel. Méthode recommandée : une clé de sécurité FIDO2 ou une clé d'accès (passkey), qui vérifie cryptographiquement le nom du site : sur un faux domaine, elle ne répond pas, et il n'y a aucun code à recopier. À défaut, une application d'authentification avec saisie d'un nombre limite la fatigue MFA, mais reste moins sûre face à une fausse page.
Tu avais trouvé ?
Exercice 4 sur 4 Mettre en place le bastion Réussi À revoir
Sorbier installe un bastion en 192.168.10.210. Écris les règles de filtrage pour que : le poste d'administration 192.168.10.209 accède au bastion en HTTPS ; le bastion administre le serveur web de la DMZ en SSH et srv-gestion en RDP ; plus aucune autre machine ne puisse ouvrir de session SSH ou RDP vers les serveurs.
Voir la réponseMasquer la réponse de l'exercice 4
| N° | Interface | Source | Destination | Port destination | Protocole | Action |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | ADMIN | 192.168.10.210 | 192.168.10.225 | 22 | TCP | Autoriser |
| 2 | ADMIN | 192.168.10.210 | 192.168.10.179 | 3389 | TCP | Autoriser |
| 3 | Chaque interface : ADMIN (sous les règles 1 et 2) et toutes les autres | * | 192.168.10.176/28 et 192.168.10.224/28 | 22, 3389 | TCP | Bloquer et journaliser |
Piège : le poste d'administration et le bastion sont tous deux dans le VLAN 99 (192.168.10.208/28). Leur échange HTTPS ne traverse pas le pare-feu, donc aucune règle du pare-feu ne le concerne : on le filtre sur le pare-feu local du bastion (HTTPS accepté depuis 192.168.10.209 seulement). Les règles 1 et 2 s'appliquent sur l'interface ADMIN, par laquelle le trafic du bastion entre dans le pare-feu ; la règle 3 bloque tout autre accès d'administration vers les réseaux SERVEURS et DMZ. On complète par le pare-feu local de chaque serveur, qui n'accepte SSH ou RDP que depuis 192.168.10.210 : même un flux qui contournerait le pare-feu serait refusé.
Tu avais trouvé ?